
François Leblanc Di Cicilia est curateur d’art et de design, Co-fondateur de Labò Milan et du Prix du Design de l’Institut du Monde Arabe / @fldcicilia
L’œuvre de Le Sonneur se situe à la croisée des architectures, de la mémoire et du vivant. Ce qui touche d’abord, c’est sa manière de penser la maison non comme un simple sujet, mais comme une forme de vie : un lieu d’abri, de projection, de passage entre l’intime et le collectif. Une simplicité qui synthétise une complexité résolue, une sorte de condensation. Chez lui, la forme n’est jamais décorative. Elle sert à faire circuler un lien possible, une présence entre les êtres. À travers ses dernières séries, l’artiste ne représente pas seulement des images de structures pensées : il interroge la manière dont nous habitons le monde, et dont ce monde finit par nous renvoyer à nous-mêmes.
Le foyer a longtemps été le lieu où était le cœur, et la maison sa protection. C’est peut-être là l’un des fils les plus forts de son travail : ses maisons sont toujours plus que de simples carapaces. Elles sont portraits, fragments d’humanité pris entre joie et inquiétude, entre espoir et fragilité. L’architecture, comme langage dans sa peinture, devient alors complète sensibilité, un espace où se déposent des récits, des tensions, des désirs, derrière l’artiste subsiste toujours celui qui sait lire une société en mouvement.
La couleur y joue un rôle essentiel, pas simple instrument de séduction mais de révélation. Parfois douce, parfois plus heurtée, elle fait apparaître des zones de vie dans des surfaces qui pourraient sembler fermées, vides, que la lumière n’atteindrait pas. Elle offre un rythme, une intensité presque musicale. On pense parfois à des paysages urbains rêvés, à des vedute contemporaines, à des villes vues comme des intérieurs, ou à des espaces de villégiature traversés par une mémoire plus trouble.
J’ai longtemps vu sa création comme une œuvre heureuse, espiègle, ouverte, entre humour et parfois ironie, presque comme un chemin offert. Puis ce regard a changé, mon cœur se serra. Et si le trou de serrure révélait l’indicible ? Et si la maison n’était pas seulement un refuge, mais aussi une coquille fragile ? Et si habiter voulait dire, autant se protéger que s’exposer ? Le Sonneur ne nous donne pas de réponse fermée, il nous renvoie à notre définition du cœur, à la question d’investir ou non notre propre vie. Il laisse apparaître un lien entre utopie et violence, entre protection et enfermement, ivresse ou joie, blessure et don de soi.
Cette tension était déjà très présente dans Vous êtes ici. Sous une apparente légèreté, quelque chose de précaire, flottant, se fait sentir. Les couleurs y semblent lumineuses au premier regard, mais elles portent aussi une forme de doute. Le décor ressemble parfois à un ailleurs presque irréel, un désir de ciel californien, comme une planète étrangère, interdite, plus qu’à un paysage familier. Le personnage, ou plutôt la figure humaine, avance en équilibre fragile. On y perçoit déjà là la vision d’une recherche, d’une solitude, une manière de perdre puis de retrouver le fil. Fil discret mais tenace.
Avec Casanuova et Seaside, cette quête se précise encore. Casanuova porte un titre qui ouvre vers une lecture plus apaisée, il y demeure cependant une certaine mélancolie. Les maisons deviennent des paysages, les paysages une forêt de signes, et tout cela compose une sorte de grammaire visuelle, d’archéologie des sens. On y reconnaît parfois des vitraux, du verre industriel, des fragments d’architecture, mais aussi quelque chose de plus intime : une mémoire du lieu, une géographie intérieure, une façon de relier le territoire à l’expérience humaine. Seaside, de son côté, pousse encore plus loin cette impression de vie organique. Les maisons y semblent presque cellulaires, comme si elles étaient des corps fragiles, des formes vivantes, entre abri et mutation. On hésite un instant sur la focale— vision au microscope ou image satellite, cellule ou galaxie ? J’habite le monde, j’habite tout ce monde : comme un mantra que l’artiste semble se répéter, comme un reboot, une nouvelle tentative à chaque fois de revenir à une pensée originelle. Je suis ici. Chez Le Sonneur, on fonctionne par cycles: tout devient prétexte à rebondir.
Ce qui me plaît beaucoup dans son œuvre, c’est qu’elle ne cherche pas à imposer une vision. Elle oriente le regard, elle suggère, elle accompagne sans jamais chercher à divertir. Elle invite à ralentir, à observer, à ressentir. Dans un monde d’images rapides, cette attention portée à la forme, à la couleur et au rythme est précieuse. Elle navigue quelque part entre onirisme et romantisme. Le Sonneur nous rappelle peut-être quelque chose de simple : habiter ce monde, ce n’est pas seulement occuper un espace, c’est aussi y déposer une part de soi, y laisser une trace. Cette maison parle de nous. L’artiste offre un médium qui ne transforme pas le message — et c’est exactement ce qu’on attend d’une œuvre : qu’elle devienne la clé d’une histoire plus grande qu’elle.
François Leblanc Di Cicilia
L’exposition de Le Sonneur se déroulera à la Galerie Louis Gendre & Ko du 19 Septembre au 14 Novembre 2026 – http://www.galerielouisgendre.com
