Le Sonneur, par Isabelle Cahn

Conservatrice générale honoraire des peintures au musée d’Orsay, Isabelle Cahn est une historienne de l’art et commissaire d’expositions.

Architecte de formation, Le Sonneur se fait connaître au départ comme street artiste. Ses premières interventions ont pris la forme de sonnettes rouges d’un modèle identique portant des noms de fantaisie, des inscriptions décalées et poétiques, qui humanisent avec humour l’espace des portes closes des maisons et des immeubles. Ces petits noms ouvrent le champ des possibles. L’un de mes préférés est « Le prince charmant » qui montre un bonheur à portée de doigt. Mais ces rutilantes sonnettes sont aussi l’écho d’une révolte. Je retiens cette dimension derrière l’humour et l’élégance discrète de l’artiste chez qui l’idée de rester sur le seuil demeure une constante.

Dandy furtif, Le Sonneur poursuit son chemin à travers les mots, le dessin et la couleur, qui sont intimement liés dans son œuvre. Son protocole graphique est devenu une signature : du blanc, du noir, du rouge, des aplats de couleurs, des éclats de lumière et des ombres profondes qui définissent efficacement un espace personnel. Tout en interrogeant le visible, l’artiste s’en tient surtout à sa formulation mentale. C’est le monde vu à travers l’écran déchiré des apparences, le travail incessant de l’esprit à la main.

L’encre, le bois, la peinture acrylique sur papier, prolongent et complètent les impressions pigmentaires à tirage unique réalisées en 2024. « Vous êtes ici » affirme la légende. Ici, c’est à-dire dans l’imbroglio d’un fil unique – fil de la pensée ou fil de l’écriture – qui se forme et se déforme comme dans la fameuse linéa, créée par Osvaldo Cavandoli à la fin des années 1960. Parachute ou méduse, courbes sismiques ou électro-encéphalogrammes, les lignes du Sonneur se déploientsur des fonds aériens délicatement colorés. Parfois, un personnage minuscule donne l’échelle de l’image.

Ses œuvres récentes – réalisées en 2026 – se caractérisent par des formes plus abstraites qui évoquent des images sous microscope. On peut y voir des divisions de cellules ou bien des fragments de roches polies par les vagues depuis des siècles. Leur écume refait surface dans une mousse decouleurs en ébullition douce. De cette matière primordialesurgissent des formes architecturées comme des façades de maison futuristes dotées d’ouvertures aléatoires, ou encore des visages de tiki maori. Paysages-taches, elles s’organisent parfois pour créer d’improbables ensembles nocturnes ou des maisons avec des racines ou des jambes démesurées. La maison bouge comme les arbres de Birnan, lieu de la prophétie des sorcières de Macbeth, en marche vers la colline de Dunsiname. Mais ici, aucune tragédie et lorsque les formes se rapprochent trop d’un récit littéraire, Le Sonneur les disloque en individualisant chaque morceau dans un espace blanc et vide comme s’il flottait en apesanteur.

Ses casanuova se multiplient comme les conquêtes d’un Casanova architecte de ses propres désirs. Elles prennent des couleurs et de l’épaisseur avec des sculptures-objets,composées d’assemblages de bois qui s’expandent dans l’espace selon une logique propre. Des structures de murs et de toits s’ouvrent sur le vide permettant à l’œil d’entrer et de sortir comme dans un moulin. L’histoire se poursuit sans limite avec des traces-empreintes comme autant de marqueurs de la mémoire d’un récit oublié. En finir avec l’architecture et les formes signifient pour le Sonneur l’avènement d’un idéalisme absolu. Ce monde déconstruit, ouvert sur le désordre, est à ses yeux l’expression non dépourvue d’allégresse de l’intime qui l’habite.

Publié par Le Sonneur

Street artist